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22/03/2025Petite lettre à la montagne
Montagne, montagne bonheur géologique qu'est ton existence sans toi mon moi est seulement mais quand tu apparais au bout de mes sens je peux enfin vivre et ne pas faire qu'exister.
Tu es si plurielle, si riche que tout l'or du monde ne pourrait te recouvrir
Tout compte fait tu es la raison même de cet or. Tu es la cause de tout ; civilisation, faune et frontière. Tu es le commencement et le but de milliers. Comment parler de ton immensité à travers des mots si courts, c'est impossible. Tu t'étends à perte de vie et pourtant dans ton humilité et ton stoïcisme l'humain ne t'a pas respectée. J'aimerais pouvoir contenir les débordements climatiques et les éboulements que tu subis, malheureusement mes mains sont si petites. Et tes roches fuient comme de l'eau dans un verre brisé. Tes roches sont belles et immense, elles m'ont tant de fois recueillie, aidée, hébergée. Je suis si familière avec elles, on se comprend d'un seul regard. Tout tes détails m'ont tant de fois séduite et tant de fois réconfortée, qu'il me vient une envie de t'appeler « ma montagne » .
Or personne ne peut te posséder, tu es si libre.
Le voyage entre les mondes, voilà ce que m'évoque l'arpentage des courbes sauvages de la montagne. Je n'avais encore jamais atteint ce niveau de création sentimentale. C'est fort et indicible ! Elle m'inspire d'une violente passion. Chaque vallon est un nouveau milieu, un nouveau biome, un nouveau monde qui m'est accessible, qui m'accepte moi et mon humanité à l'intérieur de son entre. Quelle est cette chance ? d'où vient-elle, celle qui me permet de la connaître, de l'explorer et de l'analyser cette belle montagne?!
Derrière ces forêts j'y vois un terrain de jeu sûr, dans lequel je peux slalomer avec mes spatules. À travers ses pins cembros j'y vois des traces d'espèces d'oiseaux uniques tel que tétras lyre ou lagopèdes, qui d'ailleurs offre de temps en temps à mes oreilles de belles Sérénades de début d'avril. À travers ses pentes je trouve l'engagement, aussi intense que celui de toute relation, tout projet, celui qu'on retrouve dans une vie entière mais ici à l'échelle d'un instant seulement. Sa neige m'informe, ses Mélézins me protègent, son soleil me nourrit violemment. Son vent façonne le trajet de mes pas et ses falaise celui de mes yeux. J'ai l'impression de gagner au loto tous les jours en ayant la chance d'arpenter ces milieux sauvage, fragiles, uniques qui se dévoilent aux plus aguerris, ceux qui veulent bien essayer de les comprendre et de les saisir à leurs justes valeurs.
Skier des couloirs, escalader des faces raides qui tombent à pic sur des vallées infinies. Ou bien encore, gravir des voies recouverte de neige et de glace. C'est un peu comme si une fois que c'était réalisé, je connaissais alors parfaitement l'endroit, comme si j'avais rencontré la montagne, que je lui avais parlé en personne et que grâce à mon ascension ou à la course que j'ai réalisé, elle avait pris la peine de me répondre, de me saluer ou même de me dire un secret que j'étais la seule à connaître. Comme un mot sacré qui change d'une personne à l'autre qui l'aurait parcourue.
Certaines montagnes mettent plus de temps que d'autres à se confier, se libérer de tous les secrets du monde qu'elles observent tous les jours, d'autres ajoutent quelques conditions à la délivrance de ces secrets, conditions quelque peu périlleuses parfois.
Quelle chance j'ai eu de naître rien que pour pouvoir parler à ses montagnes à ma manière. La vie en vaut la peine. Explorer une ligne, un couloir, équiper une grande voie. Ce sont différentes façons qui reviennent à une seule et même chose : celle de laisser une part de soi au cœur de l'endroit. Chaque ligne exploré devient un souvenir, une pensée permanente qui ne s'enlève jamais de moi qui ne se retire jamais de mon cerveau, une graine qui est à jamais planté en mon être, à l'image de coinceur et de pitons que je plante et que je remue à l'infini sur la paroi que j'explore. Certaines fois, je repasse devant une paroi que j'eusse gravie ou un couloir que j'eusse skié et j'ai comme l'impression de rendre visite à une vieille amie à qui je me dois de dire bonjour avec émotion et nostalgie des bons moments que nous avons partagé ensemble par le passé. Certaines montagnes sont mes plus beaux souvenirs, mes plus belles amitiés. D'autres restent mes visites favorites annuelles, comme la famille chez qui on va dîner une fois par an à Noël. Mais elles offrent une dimension de plus qu'une simple visite. Quand je suis avec elles là-haut, je voyage dans le temps et dans l'espace, je traverse toutes les époques, toutes les saisons, toutes les injustices et toutes les évolutions que ce monde. Les montagnes sont à la fois irréalistes, imaginaires, hors du connu mais à la fois bien réelles et visibles. Les montagnes sont ce qu'il y a de plus au-delà de toute raison à l'intérieur même d'une nature immensément forte de savoir et plus raisonnable que nous, face au paradoxal quotidien humain. Leur beauté est inébranlable. Elles nous prouvent tous les jours que nous manquons de beaucoup de choses et que nous ne sommes presque rien face aux mondes qui nous sont quasiment inaccessibles. Mais seules les montagnes nous offrent la possibilité d'entrevoir ces mondes magique.



